Comment le Yoga m’a eu

“Pénélope!?… Pénélope!?… Pénélope!?…”
Je suis en train de changer les couches de mon fils et j’appelle ma femme pour qu’elle vienne m’aider car il me manque du coton. J’en ai plein les doigts, mais j’ai un problème plus préoccupant : je n’arrive plus à m’arrêter de prononcer son prénom. Comme un disque rayé je répète en boucle les 3 syllabes.
Sans. Pouvoir. M’arrêter.
“Pénélope!?… Pénélope!?… Pénélope!?…”

Une angoisse indicible m’envahit.

Je ne le sais pas encore mais je suis en train de faire une seconde crise d’épilepsie, partielle. Une semaine avant j’avais vécu la première de ma vie, généralisée, avec perte de connaissance et convulsions. Pompiers-Urgences-IRM-Diagnostic : hémorragie cérébrale due au saignement d’un cavernome, une forme de tumeur vasculaire localisée en surface de mon cerveau. Solution : opérer, ouvrir et l’enlever. L’intervention avait été positionnée par le neurochirurgien douze jours plus tard, et jusque là, je demeurais en observation. D’abord hospitalisé deux jours, j’étais ensuite rentré chez moi et je vivais tant bien que mal dans l’attente de l’opération, sous fortes doses d’anti épileptiques. Le cavernome étant localisé sur le lobe frontal gauche de mon cerveau, le saignement comprimait la zone, et la moitié droite de mon corps fonctionnait bizarrement. J’avais aussi des problèmes d’équilibre, et puis pour finir, vous l’avez compris, de langage.

Ce soir de bégaiement neuronal, pendant que ma femme m’accompagne au CHU et que la crise finisse par passer après plusieurs longues minutes, je me vois tel un Étranger. Un autre.

J’expérimente une dissociation complète entre ce corps qui part en dérapage incontrôlé et cette partie de moi, pleinement consciente, et totalement impuissante.

 

Est-ce une réaction de défense de mon esprit? Une digue élevée en urgence pour protéger la partie encore intacte de mon cerveau du tsunami synaptique qui aurait tout englouti? Je ne sais pas. La littérature médicale mentionne la survenue d’états de conscience altérée durant les crises d’épilepsie, sans que j’aie pu y trouver d’autre explication.

Si mon cerveau déconne, suis je la même personne? Et si je le vois déconner, d’où l’observe-je? Le cerveau est le siège de la conscience comme l’ont récemment affirmé des chercheurs (la conscience serait localisée dans la zone corticale & le tronc cérébral), mais si le siège devient bancal, que fait la conscience? Elle tombe par terre, se relève et va vivre ailleurs?

Avec le recul, c’est à ce moment précis, lors de cette expérience tellement intime et troublante, que le cours de ma vie a subi un point d’inflexion majeur, il y a maintenant 15 ans. Un changement de trajectoire aiguillonné par la recherche de la réponse à cette question universelle que j’avais auparavant mise sous le tapis : qui suis-je, vraiment? (indice : la réponse n’est pas dans le nom de domaine)

Car, bien entendu, je m’en suis sorti, et sacrément bien même : l’intervention chirurgicale s’est déroulée à la perfection, dès la salle de réanimation je n’avais plus aucune séquelle physique, mis à part une belle cicatrice sur le crâne. Un mémento mori remboursé par la sécu. Le chirurgien dit avoir enlevé l’équivalent en volume d’une petite boite d’allumettes, et avoir parfaitement bien nettoyé la zone. En effet, trois mois après je passais l’IRM de contrôle qui confirmait que tout cela serait dorénavant derrière moi, et que je n’avais même plus besoin de suivi médical. Une chance folle.

Et en même temps, un contre coup moral en proportion, car après la brève période d’euphorie qui a immédiatement succédé l’intervention, j’ai vécu une phase de convalescence difficile sur le plan psychologique. Je m’étais vu au bord de l’abîme, j’avais regardé dans la béance vertigineuse, et ça m’avait décollé la pulpe du fond.
LA MORT!!!

Anxiété généralisée, crises d’angoisse, sommeil exécrable… Je ne pouvais pas supporter l’inéluctabilité de ma fin. Mais le déni ne serait manifestement plus une possibilité, dorénavant, il allait falloir apprendre à faire avec.

Extrait du Livre tibétain de la vie et de la mort, de Sogyal Rinpoché
“Plus nous retarderons la confrontation avec la mort et plus nous l’ignorerons, plus nous serons hantés par une peur et une insécurité grandissantes. Et cette peur deviendra d’autant plus monstrueuse que nous essaierons de lui échapper. “

Je ne m’étais jamais intéressé à la spiritualité, auparavant. Non baptisé et sans éducation religieuse, j’avais remis ces questions à plus tard (ou à jamais). Je me souviens bien qu’enfant, je me regardais parfois longuement dans le miroir avec au bout d’un moment la question “mais, qui est ce?” qui surgissait dans mon esprit. Ou qu’avec ma sœur, dans le calme de notre chambre commune, le soir, lumières éteintes, nous discutions de temps en temps de la mort, en avouant notre désarroi mutuel. Parfois aussi je prononçais un mot en le répétant en boucle (mais volontairement, à l’époque) jusqu’à ce que sa signification finisse par s’estomper, puis disparaître, et qu’il ne reste plus que des sons, comme d’autres sons, qui ne signifient plus rien, au delà du langage. Je me demandais ce qui se cachait, juste là, juste derrière cette perception habituelle, machinale, dans laquelle nous semblions tous vivre. Mon intérêt pour ces mystères n’a pas duré très longtemps, ils sont vite partis dans la bonde du temps qui s’écoule, de la vie qui avance. Mais s’ils ne me questionnaient plus, ces mystères étaient néanmoins demeurés, intacts, au fond de mon esprit, et j’ai constaté à mes dépends qu’ils refaisaient surface de manière assez désobligeante.

En clair, malgré ma guérison, je n’allais pas bien. Et puis, Pénélope m’a suggéré d’aller à un cours de Yoga, pour voir. Elle-même en avait fait pendant sa grossesse, “le prof est super!” m’a t’elle dit, “ça pourrait te faire du bien”… Je m’y suis donc rendu, sans attente particulière, et pour la première fois depuis le début de cette histoire, j’ai respiré normalement. C’était une pratique douce, ça m’a fait un bien fou. Une révélation! Le relâchement progressif de mon corps a permis à mon esprit de se calmer, petit à petit, et à fonctionner normalement, de nouveau. Ce même professeur organisait également des sessions de méditation collective auxquelles j’ai commencé à me rendre régulièrement. Je me suis mis à lire des ouvrages traditionnels, à m’intéresser au Yoga dans sa globalité, et sa richesse.

A mon grand étonnement, j’ai découvert une proposition complète sur le monde. Une manière de voir et d’accepter les choses comme elles sont, un chemin de vie sur lequel avancer en lâchant mes peurs. Aucun dogme, mais un ensemble de méthodes expérimentées et transmises de maître à élève sur des dizaines de générations, une véritable approche scientifique de l’ensemble corps/esprit. Réaliser qu’on est autre chose que ce qu’on imagine être, bien davantage, une promesse que je touche du doigt, parfois, et qui m’ancre tous les jours davantage dans la pratique.

En parallèle, après 3 mois d’arrêt de travail je reprends le boulot. On est en 2003. Je profite de l’opportunité et je vends à mon chef un temps partiel, un 80% d’activité qui à l’époque est plutôt réservé aux jeunes mamans. Je repriorise ma vie, une première fois, pour respirer, ralentir le rythme, et tâcher d’apprécier pleinement ce que j’ai la chance de vivre. Peu à peu mon regard change et je constate que toute cette histoire est véritablement un mal pour un bien – en tous les cas pour moi, si je mets de côté l’inquiétude causée à mes proches.

J’inclus le Yoga dans ma vie, ou plutôt c’est le Yoga qui s’y invite. Je ne pratique ni très longuement, ni très intensément, mais régulièrement. Le Yoga m’aide à reprendre puis conserver une vie sportive plutôt dense, à bien vieillir sportivement en équilibrant mes problèmes physiques. Progressivement je développe une conscience de mon corps de plus en plus subtile : je marche Yoga, je cours Yoga, je nage Yoga, …. Le Yoga s’insinue partout, tout le temps.

Je n’ai jamais été souple, même plutôt raide. J’ai eu une dorsale fracturée à 17 ans (accident de voiture), un spondylolisthésis à 19 ans (surf), j’ai de fortes tensions encore aujourd’hui dans les psoas, les hanches, dues je pense à des pratiques déséquilibrées d’athlétisme et de tennis dans mon enfance et adolescence. Je continue à me blesser, aussi : entorse du genou en jouant au volley, ménisectomie partielle, rééducation. Là encore Le Yoga m’aide. Je développe doucement une bienveillance vis à vis de mon corps.

J’ai toujours mon fond anxieux, bien entendu, ça ne disparait pas comme par magie.
Parfois, comme ça arrive à tout le monde, je bute sur un mot que je dois répéter, ou bien je bafouille et immédiatement je revis l’épisode épileptique, je sens l’angoisse qui monte en flêche. Mais je constate que ça m’arrive de moins en moins souvent, et de moins en moins intensément. J’apprends à observer cette angoisse, et peu à peu à l’accepter, comme cette partie de moi qu’elle est. La capacité d’attention à mon corps que j’ai développé sur le tapis s’étend naturellement au mental, j’apprends à mieux me connaître.

Vers 2009 je crois, je commence l’Ashtanga, avec un nouveau professeur. Cette pratique autonome, silencieuse, codifiée, qui allie le souffle et le mouvement me plait tout de suite. Pas du tout parce que j’ai une quelconque prédisposition physique, bien au contraire je suis médiocre, au mieux. Mais parce qu’elle est parfaite pour me mettre face à moi même, et m’indiquer mes blocages, autant corporels que mentaux. L’Ashtanga me force à voir ce que je ne souhaite pas regarder chez moi. J’en parlerais plus en détail dans un prochain billet, dédié.

Au fil des années, je continue à voir plus clairement, ça m’aide à supporter le stress de mon travail. Paradoxe classique du monde merveilleux de l’entreprise : je suis bien dans mon job, plutôt efficace, donc on m’en donne plus, en guise de récompense. Je relativise, enfin, j’essaie, car c’est loin d’être toujours évident, avec cette méthode. Et à un moment, en 2016, il y a un alignement des planètes, une conjonction de circonstances qui me donne le courage de le lâcher – et pour être honnête une certaine nécessité aussi, comme je vous l’ai déjà dit – pour enfin essayer de remplir ma nature.

A travers ma reconversion vers le métier de professeur de Yoga il y a une forme assumée d’égoïsme, une opportunité pour moi de continuer à grandir, une envie d’avancer à plus grand pas sur le chemin. Il y a aussi le désir profond de transmettre ce que j’ai pu apprendre jusqu’ici, de faire connaître à d’autres ce moyen unique de découverte de soi qu’est le Yoga, de jouer l’entremetteur. Contribuer à ma nano échelle au mieux être du monde est une perspective de vie magnifique.

A bientôt!

 

 

8 réponses sur “Comment le Yoga m’a eu”

  1. Et bien, je ne connaissais pas cette partie de ta vie, impressionnant! En tout cas merci de m’avoir parlé de yoga ashtanga il y a quelques annees, jai encore du travail mais ca m’a bien aidé 😊

    Loic

  2. Salut Alexandre,
    je tombe sur ton blog et je découvre ton histoire, incroyable !
    A bientôt pour la suite de notre formation (De Gasquet)
    Sabrina

  3. Même si je connaissais déjà ton cheminement et que nous avions partagé en partie les réflexions que tu développes dans ce billet, je dois avouer avoir eu quelques frissons à sa lecture.

  4. Aloha !
    Je tombe également par hasard sur ton blog et ton histoire que je connaissais partiellement.
    Bravo pour ce changement de cap (sans mauvais jeu de mot).
    Je te souhaite de très nombreuses et excitantes sessions de surf !
    A bientôt

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